26
Un long calvaire
Ces cinq soirées de cauchemar n’avaient été que le prélude d’une série qui n’en finissait plus. Chaque soir, pendant plus de trois semaines, je subis les assauts sexuels de cet homme dur et orgueilleux dont la suffisance n’avait d’égale que la cruauté. Je n’existais plus en tant qu’être humain, mais plutôt en tant qu’objet et je sentais la vie, ma vie, me fuir lentement. J’avais tenu parole et adopté une totale soumission, m’imaginant simplement que ce corps n’était pas le mien, barricadant tout sentiment au plus profond de mon âme. Il me fallait absolument préserver cette dernière de peur de me perdre et d’être incapable de survivre. Plus d’une fois, je faillis demander à Alejandre s’il avait, lui aussi, respecté sa part de l’entente, mais je me retins de peur d’apprendre que ce n’était pas le cas.
J’espérais qu’il se lasserait bientôt, son but devant être malheureusement atteint. Et pourtant, j’aurais donné beaucoup pour qu’il en soit autrement. Paradoxalement, je ne pouvais m’empêcher d’espérer que la nature me ferait « cadeau » de cette grossesse pour que cesse cette torture. Je n’osais imaginer revivre cet enfer le mois prochain. Je n’avais aucune idée des connaissances de cet imbécile en matière de procréation, mais je doutais de pouvoir subir encore longtemps cette barbarie dans ma cellule sale et sans eau courante.
Depuis près de deux semaines déjà, ma propre odeur me dégoûtait. La désagréable pensée que j’étais peut-être devenue un simple divertissement m’effleurait parfois l’esprit, à mon grand désespoir…
Le vingt-sixième jour, au lever du soleil, je capitulai intérieurement et pour me délivrer me promis de lui adresser la parole, ce que je n’avais pas fait depuis plus d’une semaine. La tête me tournait et ma vue se brouillait à force de penser. L’idée d’enfanter pour ce barbare me donnait la nausée. Les souvenirs de ma première grossesse me revenaient depuis quelque temps en rafale, ajoutant à ma douleur physique une douleur psychologique qui frôlait la torture. Lorsque le sire entra ce soir-là, je me lançai immédiatement d’une voix que je voulais neutre. Je dus faire des efforts considérables pour ne pas céder à une irrépressible envie de l’étrangler à mains nues.
— Votre but est fort probablement atteint. Il n’est donc plus utile que vous gaspilliez votre précieux temps dans mes bras toujours aussi inhospitaliers.
Ma voix éraillée sonnait étrangement juste et l’amertume de mes propos sembla le réjouir. Je le haïssais de tout mon être et je savais que je n’aurais pas trop d’une vie pour panser mes blessures et lui faire regretter ce martyre.
— Ah bon ! Et qu’est-ce qui vous fait croire aussi sûrement que ma présence à vos côtés n’est plus requise ? me demanda-t-il, narquois. Je ne crois pas que vous possédiez le don de voyance de ma chère Mélijna. D’ailleurs, à force de vous fréquenter, je me demande si nous ne nous sommes pas trompés sur votre compte. Vous ne semblez pas posséder le moindre don, dans quelque domaine que ce soit. J’ose espérer que l’héritier que vous êtes supposée porter sera d’une plus grande valeur que sa pauvresse de mère. Force m’est malheureusement de constater que les rares lignées qui ne se sont pas éteintes ne produisent plus que des sujets de bien piètre qualité… À la lumière de cela, je me demande bien pourquoi je devrais prendre en considération vos affirmations… Je vais d’abord consulter Mélijna.
L’envie de le trucider se fit plus forte et je dus une fois de plus me faire violence. Même si personne n’avait daigné m’expliquer pourquoi je devais lui faire la faveur d’un descendant, j’étais certaine qu’il avait besoin de moi, jusqu’à il y a quelques instants à peine. La mention de la possible présence en ces lieux, ou du moins dans ce monde, d’autres Filles de Lune vivantes impliquait que je n’étais pas son seul espoir. Il valait peut-être mieux, dans ce cas, ne pas trop le provoquer. Et comme je n’avais nulle envie de revoir son étrange compagne, je pris donc un ton de totale soumission pour poursuivre ce que j’avais entrepris de lui dire plus tôt.
— J’ai été réglée comme une horloge toute ma vie, pouvant prédire le début de mes saignements avec une précision à toute épreuve. N’étant pas souffrante, je peux donc imputer ce retard d’une semaine à une seule cause, le début d’une vie dont vous êtes le géniteur. Vous pourrez donc me ficher une paix royale à partir de ce jour si vous voulez que vos précieux projets s’enchaînent comme prévu. J’ose vous rappeler que la création demande plus que quelques semaines de sacrifices et que toute perturbation ou contrainte peut entraîner la perte de cet enfant tant désiré de votre part.
J’appuyai volontairement sur le « désiré », faute de pouvoir lui cracher ma colère et mon dépit au visage. Je perçus la lueur de satisfaction dans ses yeux.
— Je vois, dit-il. Vous avez probablement raison sur certains points, aussi j’accepte de vous concéder une période de repos, même si vous ne l’avez guère méritée…
L’ironie du ton me donna le vertige. Après tout ce qu’il m’avait fait subir…
— Sachez cependant que votre compagnie quotidienne va me manquer plus que vous ne le croyez.
Son sourire devint plus mauvais, si tant est que la chose soit possible. Il termina avec la phrase la plus stupide que j’aie jamais entendue de sa part.
— Puisse le temps vous ramener à de meilleurs sentiments à mon égard…
À cet énoncé, je faillis perdre le contrôle de mes nerfs. Comment pouvait-il croire un instant que je puisse un jour éprouver pour lui autre chose que du dégoût et de la répulsion ?
Je lui tournai le dos, ayant fourni mon effort de coopération, et espérai qu’il se retirerait sans plus de cérémonie avant que je ne commette un impair. Apparemment, le message n’était pas passé puisque je percevais toujours sa présence.
— Au fait, vous serez certainement heureuse d’apprendre que votre collaboration résignée des dernières semaines a valu la liberté à mon très cher frère, il y a une dizaine de jours. J’ai cru bon de lui signaler que vous ne pourriez malheureusement plus partager de tendres moments en sa compagnie puisque vous partagiez désormais la mienne. Je n’ai pas jugé nécessaire de préciser que ce n’était pas de gaieté de cœur puisqu’il m’a semblé plutôt indifférent à la nouvelle. Je présume qu’il est rentré auprès de sa très chère épouse ou qu’il a déjà trouvé une autre maîtresse, plus intéressante…
Le coup porta, même si je ne comprenais pas exactement pourquoi. Ma relation avec Alexis était ambiguë. Je me souvenais très bien d’avoir accepté le marché d’Alejandre en échange de sa liberté, mais je croyais l’avoir fait parce que c’était un Cyldias, non pas parce que j’éprouvais un quelconque sentiment pour lui. Nous nous étions embrassés, c’est vrai, mais ce n’était qu’une attirance physique, rien de plus. Alejandre se méprit sur mon silence et ajouta, d’un ton doucereux qui me donna envie de vomir :
— Je vois que vous aviez fondé des espoirs sur sa personne. Vous m’en voyez désolé. Vous devrez vous contenter de la copie, mais c’est mieux que rien, non ?
Sur ce, il tourna les talons dans un éclat de rire sarcastique. Sitôt la porte refermée, je m’effondrai en larmes, les mains sur mon ventre. La cruauté de la vie me stupéfiait chaque jour davantage.
Je demeurai enfermée encore deux semaines, au cours desquelles on améliora quelque peu mes repas, avant de pouvoir enfin sortir de ce trou à rats où les souvenirs m’empoisonnaient l’existence.
Un soir, on m’informa que le maître de céans permettait mon transfert en un endroit plus approprié à ma condition. Je compris que le dernier délai avait probablement servi de zone tampon, afin de vérifier la véracité de mes dires. Doutait-il des prédictions de Mélijna ou voulait-il simplement jouer avec mes nerfs ?
Épuisée par les dernières semaines, je suivis mon geôlier, le souffle court, dans une série d’escaliers et de corridors jusqu’à une vaste pièce éclairée par deux immenses fenêtres. Luxe suprême, un âtre occupait tout un mur. Un vrai lit et une commode, de même qu’une table et quatre chaises, complétaient l’inventaire. Je compris à la vue du mobilier que je ne me promènerais pas librement dans le château ; je prendrais mes repas seule, ou en désagréable compagnie autant que je puisse en juger, l’une des chaises étant déjà occupée par le sinistre sire de Canac.
Il se leva à mon entrée et s’inclina bien bas, avec une vigueur exagérée. Je détournai les yeux et me dirigeai vers les fenêtres, reportant mon attention sur le paysage. Par un rapide coup d’œil au sol, je constatai qu’il serait impossible de lui fausser compagnie sans me rompre le cou. Apparemment, il avait suivi le cours de mes pensées.
— J’ai jugé bon de vous loger en hauteur pour vous permettre de jouir du paysage et vous éviter la tentation de me quitter sur un coup de tête. Il serait dommage de briser un si joli corps sur les rochers en contrebas.
Le ton de sa voix me glaça encore plus que la froideur de mon environnement. Je me tournai vers l’âtre, espérant que le message passerait. Etonnamment, ce fut le cas et, en quelques minutes, une servante, que je n’avais pas remarquée, alluma une flambée réconfortante. Au moins je ne gèlerais plus ! Je m’absorbai dans la contemplation des flammes, continuant de l’ignorer.
— Un changement d’attitude à mon égard serait apprécié puisque vous êtes condamnée à vivre à mes côtés pour une fort longue période. Vous en tireriez même quelques avantages, très chère. Je gagne à être connu, je puis vous l’affirmer sans vanité aucune…
Je restai de marbre. Mon silence ne sembla pas l’émouvoir outre mesure. Je me dis qu’il devait avoir l’habitude des conversations à sens unique depuis le temps qu’il me fréquentait. Il poursuivit, m’annonçant sur le ton de la conversation :
— Au fait, nous nous marierons dans un peu plus de deux semaines, à la prochaine pleine lune. Je tiens à ce que personne ne puisse contester la légitimité de l’enfant à naître. Je sais que, pour celles de votre lignée, ces nuits sont remplies de magies et de promesses. Puisse la lune vous montrer la voie à suivre…
Avant de quitter la pièce, il m’informa qu’il dînerait en ma compagnie le soir même.
J’étais encore muette de stupéfaction lorsque entra la jeune fille qui avait allumé le foyer. Elle ne devait pas avoir plus de seize ou dix-sept ans. Ses longs cheveux bruns, ses yeux noisette et ses taches de rousseur lui donnaient peut-être l’air plus jeune qu’elle ne l’était en réalité. Elle ne semblait pas savoir quoi faire et je choisis de lui faciliter la tâche en prenant les devants.
— Bonjour, je…
Elle quitta la pièce à la vitesse de l’éclair et je restai bouche bée. Ma solitude fut cependant de courte durée puisqu’elle revint bientôt, toujours aussi timide, mais l’air plus décidé. Elle s’inclina en s’excusant de son manque de politesse.
— Je me nomme Meagan et je suis affectée à votre service, milady… Je vous tiendrai désormais compagnie et vous suivrai dans tous vos déplacements. Je…
Je l’interrompis d’un geste de la main et lui assurai que ce serait pour le mieux, quoi qu’elle fasse.
— Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez avant que messire Alejandre ne vienne vous rejoindre pour le dîner ?
Il y avait bien des dizaines de choses que je souhaitais, mais je savais que je devais aller au plus pressé pour le moment. Meagan attendait patiemment.
— Oui, un bain. Si tant est que la chose soit possible…
La jeune fille opina du chef et s’en fut. Je poussai malgré moi un soupir de soulagement. Compte tenu de ce que j’avais pu constater depuis mon arrivée dans ce château, je commençais à douter que quelqu’un sache ce que le terme pouvait signifier.
Enfin seule, je me tournai vers une des fenêtres et regardai au loin. Au souvenir de la carte que j’avais vue au manoir d’Alexis, je me demandai si le lac bordant le château ne se trouvait pas en lieu et place de l’île d’Orléans ? La pensée de ce monde inversé me donnait toujours le vertige. Je ne comprenais pas comment tout cela pouvait exister sans que personne ne le sache. J’avais eu beau tourner et retourner la question dans ma tête, au cours de ma longue solitude, je n’arrivais pas à trouver une explication rationnelle.
Meagan me ramena à la réalité lorsqu’elle revint, quelques minutes plus tard, accompagnée de deux jeunes hommes. Elle me demanda de la suivre et je compris que ces deux-là serviraient de geôliers. Nous suivîmes quelques corridors et descendîmes trois escaliers avant de pénétrer enfin dans une grande pièce qui servait de cuisine. Plusieurs personnes s’affairaient autour de grandes tables de bois et d’un âtre que je trouvai immense. Nous traversâmes la salle pour nous rendre dans une pièce de taille beaucoup plus modeste. On avait installé en son centre une grande bassine de bois, déjà à demi remplie d’eau. Un rideau fermait l’ouverture par laquelle nous étions entrées, préservant un minimum d’intimité. Mes deux gorilles avaient eu le bon goût de rester de l’autre côté, me laissant seule avec Meagan. Nous fûmes bientôt rejointes par une femme d’âge mûr, au large tour de taille et au sourire sympathique. Elle me rappela douloureusement tante Hilda, et je me sentis tout de suite en confiance ; un visage ami de plus ne serait pas de trop dans cet environnement hostile.
Elle tenait dans chaque main un seau d’eau fumante, qu’elle vida prestement dans le baquet. Meagan et deux autres filles de cuisine lui donnèrent un coup de main, si bien que le tout ne prit que quelques minutes.
Après qu’elles se furent retirées, à l’exception de ma demoiselle de compagnie, j’enlevai le peu qui restait de mes vêtements et me glissai dans l’eau chaude avec bonheur. La chaleur qui m’enveloppa me réchauffa autant le corps que l’esprit et je me sentis instantanément mieux. Je souhaitais profiter de chaque seconde de ce privilège, ne sachant pas s’il me serait de nouveau accordé…
J’entrepris de faire disparaître la saleté accumulée avec énergie et ne cessai de frotter que lorsque j’eus réellement l’impression que la crasse, autant physique que psychologique, avait disparu, même si je savais qu’il me faudrait des mois, voire plus, avant de me sentir à nouveau propre. Ma peau prit une couleur rose vif qui témoignait de la vigueur du brossage. Je remarquai que le pain de savon que l’on m’avait donné était fait à partir d’huile et non de suif, et je fus surprise. Les signes de richesse côtoyaient la pauvreté avec une familiarité dérangeante autour de moi.
Tout le temps que dura ma toilette, Meagan se tint prête à intervenir et je commençais à trouver sa présence rassurante, même si je ne l’avais pas souhaitée. Je lui demandai deux sceaux d’eau tiède pour me rincer et elle s’empressa de me satisfaire, l’imposante matrone sur ses talons. Je me mis debout dans la bassine sans pudeur et elles déversèrent leurs récipients avant de me donner une serviette immense pour me sécher. Le sosie de tante Hilda disparut derrière le rideau pour revenir les bras chargés de vêtements.
Il y avait une chemise blanche, un corsage crème, des jupons de même teinte et une jupe bourgogne, qui me sembla d’excellente qualité. Pas de bas, mais des espèces de sabots.
Il me semblait, en regard de ma nouvelle tenue, que l’on me parait pour mieux m’offrir en pâture au loup. Cela n’avait rien de rassurant.
De retour dans ma chambre, Meagan entreprit vaillamment de mettre de l’ordre dans mes cheveux. De très longues minutes furent nécessaires pour parvenir à un résultat digne de ce nom. À la fin de l’exercice, il me semblait qu’il ne me restait plus que les trois quarts de ma tignasse d’origine, les nœuds inextricables ayant eu raison du reste. Meagan rassembla le tout en une tresse française qui, je présumais, me donnait un air tout à fait respectable.
Je cherchai des yeux un miroir pour voir la transformation, mais en vain. Je poussai un soupir et me tournai vers ma nouvelle compagne. Peut-être avais-je besoin de réconfort ou d’une certaine forme de compréhension ; je l’ignore. La situation me dépassait et je me refusais toujours à l’admettre. Il s’avérait difficile de vivre avec cette triste réalité, que je m’étais moi-même envoyée en enfer, sans l’aide de personne.
Mes yeux se remplirent de larmes. Je tentai de les refouler, mais n’y réussis pas. Je me sentais au bord de la crise de nerfs. Des bras réconfortants m’entourèrent alors doucement et me poussèrent vers le lit. Je m’assis et la jeune fille me berça en murmurant des paroles apaisantes. Je me laissai emporter par ce son mélodieux venu d’ailleurs et je sombrai lentement dans une torpeur bienfaisante. Mon sommeil fut sans rêve pour la première fois depuis longtemps.
Je me réveillai alors que le soleil descendait lentement sur l’horizon. Il me fallut un certain temps avant de me souvenir de l’endroit où je me trouvais. Je poussai un soupir de soulagement. Ce n’était pas la liberté, mais c’était tout de même beaucoup mieux que ce que j’avais connu dernièrement.
Je me sentais réellement reposée pour la première fois depuis des semaines. Le bain d’eau tiède, les vêtements propres et le matelas de plumes y avaient fortement contribué.
Un léger bruit près de la cheminée attira mon attention. Meagan s’affairait à remettre du bois dans l’âtre. Je frissonnai et me dirigeai vers le pot de chambre, avant de rejoindre Meagan près du feu. Je remarquai alors une large marque rouge vif sur sa joue et ne pus cacher ma surprise. Elle y porta la main et me regarda timidement avant d’expliquer, en haussant les épaules.
— Je n’ai pas osé vous réveiller, vous aviez l’air si bien. Mais le maître n’était pas très heureux de constater que vous ne l’attendiez pas pour souper. Comme je suis chargée de veiller sur vous, ainsi que de vous rappeler les consignes reçues, j’ai désobéi à ses ordres. Cette gifle fut ma punition.
Elle me racontait cela avec tant de désinvolture que je compris que ce n’était pas la première fois que pareille chose lui arrivait. Je ne savais que dire puisque c’était sa réticence à mettre fin à mon sommeil qui avait entraîné cette stupide correction. Je fixais les flammes, incapable de trouver les mots qui me permettraient de traduire ce que je pensais de cet homme et de son comportement, typique d’une époque qui, pour moi, n’existait plus que dans les livres d’histoire.
Le bruit caractéristique du verrou nous fit sursauter toutes les deux et nous fûmes debout avant que la porte ne s’ouvre sur le seigneur des lieux. Sa mauvaise humeur ne tarda pas à se reporter sur Meagan.
— Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir qu’elle était réveillée ? Je croyais pourtant avoir été clair tout à l’heure.
Le ton de sa voix me glaça, et je dus faire un effort pour ne pas me précipiter sur lui et lui faire ravaler ses paroles. Je ne pus détourner les yeux lorsqu’il gifla à nouveau la jeune femme avec une force bien inutile ; j’étais comme pétrifiée. Sous la violence du coup, Meagan perdit l’équilibre et dut se retenir au manteau de la cheminée pour ne pas tomber. Le sire de Canac se tourna ensuite vers moi, indifférent à la lèvre fendue de la jeune femme qui enflait à vue d’œil et au filet de sang coulant sur son menton.
— Quant à vous, j’espère que vous avez saisi l’importance de ne pas me contrarier. Comme je ne peux m’en prendre à vous, sans risquer de perdre ce que j’ai si amoureusement semé – il coula un regard étrange vers mon ventre encore plat –, vous comprendrez aisément que je devrai passer la colère résultant de votre manque de courtoisie et de bienveillance à mon égard sur quelqu’un d’autre.
Il jeta un œil torve vers ma demoiselle de compagnie, dont le sang gouttait sur son corsage. Le message était on ne peut plus clair. La fureur et l’impuissance faisaient rage en moi, mais je ne pouvais y donner libre cours et je regardai Meagan avec tristesse.
— Compte tenu du fait que l’état de santé de la demoiselle semble vous tenir à cœur, je peux donc croire que vous ne me décevrez plus.
Il nous regarda à tour de rôle avant de prendre place à la table, comme si de rien n’était. Je retins une remarque acerbe, mais ne fis pas un geste pour le rejoindre. Après tout, il ne m’en avait pas donné l’ordre. Il leva vers moi ses yeux d’un vert sombre, qui le différenciaient totalement de son frère, et m’interrogea.
— Comptez-vous jouer à la potiche encore longtemps ou me ferez-vous la grâce de vous asseoir ? Je croyais pourtant avoir été clair… Aurais-je besoin de me répéter ?
Je m’avançai en silence, décidée à lui opposer un calme à toute épreuve. Calme apparent, bien sûr…
— Meagan ! Préviens Gaudéline que nous sommes enfin prêts pour le repas. Et ne traîne pas en chemin.
Le repas se déroula sous une chape de plomb, sans que nous échangions un seul mot. Quand bien même j’aurais voulu parler, ce dont je n’avais nulle envie, je ne vois pas ce que j’aurais pu trouver à dire. Un monde, c’est le cas de le dire, nous séparait. Je fus toutefois surprise qu’il respecte cette trêve. Il me quitta à la fin du repas, sans rien ajouter. Je me demandai soudain quel serait le prix à payer pour cette paix précaire…